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États généraux : oui, mais…

La majorité de ceux qui se donnent la peine de réfléchir sur la situation d’Haïti s’accorde sur le fait qu’il nous faudra, à un moment de la durée, nous asseoir dans un cadre non partisan de communion citoyenne pour définir une vision consensuelle de l’avenir de ce pays, en vue de le lancer sur la voie du développement durable. Cependant, l’implémentation de cet exercice doit se départir de l’amateurisme qui caractérise les institutions étatiques haïtiennes. Si les conditions ne sont pas réunies, le président de la République ferait mieux de congédier l’actuel comité au lieu de galvauder un concept qui peut bien renfermer le salut de la nation.

Un processus mal initié

L’initiative du président Jovenel Moïse souffre de malformations congénitales. D’abord, dans un pays comme Haïti, où la cohabitation entre les croyances et les sensibilités religieuses et culturelles est marquée au coin de l’intolérance, l’idée de faire présider le comité de pilotage des États généraux sectoriels par un Évêque catholique n’était pas brillante. D’autant que l’ouverture aux idées des autres, à quelques exceptions près, n’est pas la qualité dominante des hommes d’Église.

Ensuite, pour que cet exercice réussisse, il faut qu’il soit inclusif et participatif du début à la fin. Cela implique des discussions préliminaires avec tous les secteurs sur la nature du dialogue, avant toute formalisation du processus. Inviter la nation à des États généraux sectoriels revient à éliminer d’entrée de jeu les autres formes qu’aurait pu prendre ce dialogue. La frustration qui en a résulté est suffisante pour faire dérailler le processus, et n’inspire pas confiance quant à l’indépendance du processus par rapport au pouvoir en place.

Percer le mur des décibels assourdissants

Depuis quelque temps, la légitimité des acteurs de la société civile se mesure à l’aune de leur accès aux médias à grande écoute. Cependant, la plupart de ces hâbleurs ne produisent aucune réflexion profonde, ne parlent au nom d’aucun groupe représentatif, et ne défendent que leur bifteck. Malheureusement, cette réalité semble avoir échappé au pouvoir en place.

Pour que les États généraux de la nation puissent nous conduire hors de l’auberge, il faudra accorder la parole au pays profond, à ces jeunes qui bondent les universités sans espoir d’emploi, à la paysannerie réelle, aux handicapés, aux femmes qui se sacrifient tous les jours pour leurs enfants. En ce sens, tout dialogue national sérieux, parce qu’il donnera une voix aux sans-voix et à des débats animés, ne manquera pas de favoriser l’émergence de nouveaux leaders à travers le pays. En d’autres termes, il faut, pour une fois, écouter ceux qui ont quelque chose à dire, et dont la parole représente des franges de la population qu’une galaxie d’affairistes prétend représenter.

La technicité de l’affaire

S’il est vrai que la vision qui se dégagera des États généraux devra être celle du pays profond, la formulation des solutions appelées à lui donner forme sera l’oeuvre d’experts confirmés dans leurs domaines respectifs. Par exemple, une fois que nous nous serons mis d’accord sur l’orientation à donner au pays, il faudra des économistes pour définir les choix à faire pour y arriver, le PIB-cible pour un certain nombre d’années, et les sacrifices que devront consentir tous les secteurs pour y arriver. Les hommes de loi interviendront sur les instruments légaux qu’il faudra mettre au service de cette vision, etc. Cet aspect aussi semble avoir échappé au pouvoir en place.

La question de la crédibilité

Avant de bénéficier de la capacité de convoquer la nation, le gouvernement devra rétablir sa crédibilité aux yeux de ceux qui se sont réfugiés dans le scepticisme engagé. En effet, depuis quelque temps, on déplore le fait que beaucoup de citoyens se sont désengagés de la politique. Cependant, loin d’être désengagés, ces citoyens se sont réfugiés dans un scepticisme engagé, tiraillés qu’ils sont entre des dirigeants incapables, qui confondent le mot et l’acte (des promesses en veux-tu en voilà, pour peu de réalisations), une opposition d’affairistes fonctionnant sous un fin vernis d’honnêteté, et un électorat qui ne comprend les limites ni des uns ni des autres. Avant de pouvoir convoquer la nation, le gouvernement devra arrêter d’être ambivalent sur la lutte contre la corruption, la vision du chef de l’État pour le pays devra s’éclaircir, et les sceptiques devront être convaincus du bien-fondé de la démarche.

La semaine dernière, le gouvernement a organisé, comme on le fait, pince-sans-rire, tous les ans, la semaine de la diaspora à Port-au-Prince, à Moulin-sur-Mer (car on ne donne pas dans la dentelle). Chaque année, ce bacchanal permet à des compatriotes de la diaspora de se saouler la gueule aux frais de la République, comme pour leur dire que le gouvernement n’est pas le seul dilapidateur de la caisse publique, et que lorsque l’opportunité se présente, la diaspora ne s’en prive pas non plus. Aucun suivi d’une année à l’autre, aucune discussion sérieuse, alors que la diaspora a des revendications fondamentales relatives à sa participation aux affaires de la cité. On est en droit de demander au gouvernement en quoi les États généraux sectoriels seront différents de ceux de la diaspora qui viennent de s’achever?

Somme toute, il est louable que le président ait pensé à organiser les États généraux de la Nation. Cependant, l’intention ne suffit pas. C’est un exercice que nous ne pouvons nous permettre de bâcler, sous peine de grossir le rang, déjà trop serré, des sceptiques engagés. Déjà, beaucoup de citoyens commencent à exprimer leurs réserves par rapport au processus enclenché. Au cours des prochains jours, on verra le niveau de réceptivité du gouvernement à ces idées. Si le pouvoir fait la sourde oreille, nous risquons de voir l’établissement de l’électricité 24/24 avant la tenue des États généraux.

Et ce n’est pas peu dire !

Lenational

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